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CAMUS. Autour de la recherche et des essais (I)

Autour de la recherche et des essais (I) Naissance d'une recherche outre-Atlantique

©Vincent Duclert 2020

 

 

Naissance d’une recherche outre Atlantique 

 

Aux États-Unis, Camus fut étudié très tôt dans le monde académique et pas uniquement d’un strict point de vue littéraire. Ses œuvres et sa trajectoire étaient interrogées du point de vue de l’histoire et des idées politiques. Albert Camus disposait même avant sa mort d’une réelle notoriété dans les universités outre-Atlantique. Ses livres étaient traduits rapidement après leur parution en langue française, et ils intéressaient les universitaires américains. Son voyage de 1947 l’avait fait remarqué des élites intellectuelles et le Prix Nobel assura définitivement sa réputation.

Les préventions contre Camus étaient moins fortes qu’en France. Voire elles laissaient place à de l’admiration. C’est aux États-Unis, parmi les intellectuels progressistes et les historiens des idées qu’il bénéficia précocement d’un intérêt soutenu. L’un des premiers à se manifester fut une femme, Germaine Brée, une Française élevée dans les îles anglo-normandes, diplômée de la Sorbonne, enseignante en Algérie de 1932 à 1936 puis aux États-Unis à Bryn Mawr. De retour en France après la déclaration de guerre, elle fut engagée volontaire dans les rangs du service de santé avant de servir dans un réseau de la France libre à Alger. De retour aux États-Unis en 1955, elle prit la direction du département de français du New York University College puis enseigna à l’université du Wisconsin et à celle Wake Forest où s’acheva en 1984 une longue carrière universitaire. Elle invita Albert Camus à prononcer une conférence à Bryn Mawr le 29 avril 1946, lors du voyage qu’il réalisa en Amérique du Nord et l’hébergea chez elle. Dès 1959, elle avait publié un premier ouvrage sur son oeuvre[1]qu’il envisagea même de faire traduire par son amie Marguerite Dobrenn qui le désirait ardemment[2]. À sa mort, Germaine Brée conçut un recueil de critiques inédites sur l’œuvre de Camus[3], puis elle publia en 1972 une étude sur Camus et Sartre[4]. Elle avait été précédée sur ce chemin par une jeune étudiante de Bryn Mawr College, Madelyn Gutwirth, auteure d’un master en art sur Albert Camus devant La Pesteachevé l’année même de sa parution en France[5]. Philip Trody avait publié pour sa part dès 1957 une étude sur Albert Camus[6]

En 1978, Herbert Lottman, chroniqueur et historien de la culture française, vivant à Paris et menant une carrière de journaliste, publia aux États-Unis une biographie d’Albert Camus qui s’intéressait particulièrement aux circonstances aventureuses comme amoureuses de son existence, à sa carrière journalistique et à ses engagements politiques. La traduction française fut assurée par la seconde femme de l’auteur, Marianne Véron. Elle parut presque simultanément aux éditions du Seuil[7]. Le vif intérêt pour le personnage de Camus entraîna en 2000 la traduction outre-Atlantique, soit quatre ans après sa parution en France, de la biographie d’Olivier Todd. 

Le rythme des travaux et publication s’accéléra, avec Jeffrey Isaac sur Hannah Arendt et Camus[8], Ronald Aronson, historien des idées et spécialiste de Sartre, qui analysa en 2004 leur amitié et la querelle qui l’acheva[9]. L’universitaire Robert Zaretsky proposa en 2010 des « éléments »sur la vie d’Albert Camus[10].Le canadien John Foley travailla le parcours d’Albert Camus, de l’absurde à la révolte[11], tandis que son compatriote Ronald Srigley s’intéressa à la critique camusienne de la modernité[12]en attendant son Camus « revisité » toujours annoncé[13].

 

Un changement d’approche en France dans les années 1980

 

Avec le moindre pouvoir des intellectuels communistes en France et le discrédit jeté sur les dictatures de l’Est, l’impossible postérité politique d’Albert Camus se fissura à la fin des années 1970. L’influence des travaux américains mentionnés qui s’intéressaient aux figures libérales de gauche aida à cette sortie d’un long purgatoire pour des penseurs comme Raymond Aron mais aussi pour la mémoire d’Albert Camus. Le premier, qui avait été du temps des controverses sur L’Homme révolté assez critique sur le second, reconnut dans ses Mémoires de 1983 son talent littéraire, sa place dans le débat d’idée et même ses qualités de penseur politique. La fréquence avec laquelle Camus apparaissait dans les pages d’Aron était révélatrice de la place nouvelle qu’il occupait dans le champ intellectuel et que l’auteur des Mémoiresavait décidé de lui donner. Le fait que Camus restait un auteur toujours très lu perdait ici de sa connotation négative. Et ce n’était pas seulement l’œuvre littéraire qui était saluée mais aussi ses articles éloquents et son courage personnel face aux renoncements de ses contemporains à la liberté. 

Raymond Aron abordait pour commencer le Camus de Combat qu’il avait personnellement connu puisque lui-même avait fait partie de sa rédaction. Suivait le Camus de L’Homme révoltéet la place que la vive polémique allait occuper dans L’Opium des intellectuels à l’occasion duquel, du reste, les deux intellectuels avaient brièvement correspondu[14]. Enfin, l’analyse par Aron de ses relations avec Sartre et l’épilogue de leurs « retrouvailles » rebondissait sur celle de Camus et Sartre avec leur impossible réconciliation, en tout cas de leur vivant. La parution des Mémoiresfut on le sait un événement qui surpris jusqu’à l’auteur lui-même. Préalablement à ses Mémoires, Raymond Aron avait donné le 12 novembre 1979 une interview à la BBC pour une émission que la chaîne anglaise consacrait à Albert Camus, « Camus - 20 years on » du 1ermai 1980[15].

Ce rapprochement amena Maurice Weyembergh à présenter au colloque de Nanterre des 5-7 juin 1985 sur Camus et la politique une communication intitulée « Camus nietzschéen de gauche, Aron marxiste de droite[16] ? ». Outre-Atlantique, le grand historien des idées Tony Judt engageait une recherche sur les responsabilités écrasantes dont avaient héritées Blum, Camus et Aron dans le xxesiècle français. Son livre, un court essai d’à peine deux cent pages, parut en 1998 aux éditions de l’université de Chicago[17], et fut traduit en langue française[18]. Dès sa parution aux États-Unis, Olivier Todd en rendit compte dans le Times Litterary Supplementdu 8 janvier 1999[19]À cette époque, le journaliste et essayiste français était reconnu pour son entreprise biographique de grande ampleur publiée trois ans plus tôt aux éditions Gallimard. Malgré les mérites de son enquête et la qualité de son information, Olivier Todd comme le remarquait Jeanyves Guérin n’était pas un universitaire. Sa biographie intervenait dans un champ éditorial pour le moins fragmenté où coexistaient des études de nature universitaire forcément très spécialisées et des essais nombreux, à large spectre mais sans grand apport pour la connaissance de Camus sinon pour l’analyse de sa réception dans de multiples milieux. 

 

[1]Rutgers University Press, 1959.

[2]Emmanuel Todd, p. 743. 

[3]Camus: A Collection Of Critical EssaysEnglewood Cliffs, N.J. : Prentice-Hall, 1962(Introduction/Germaine Bree ; Albert Camus : in memoriam/Nicola Chiaromonte ; Camus in America/Serge Doubrovsky ; Albert Camus: militant/Justin O'Brien ; A sober conscience/Wilfrid Sheed ; Sartre versus Camus: a political quarrel/Nicola Chiaromonte ; Albert Camus's Algeria /Roger Quilliot ; Albert Camus and the Christian faith/Thomas L. Hanna ; Albert Camus: the dark night before the coming of grace?/Bernard C. Murchland ; Camus the pagan/Henri Peyre ; The ethics of Albert Camus/Serge Doubrovsky ; Albert Camus: a British view/S. Beynon John ; The world of the man condemned to death/Rachel Bespaloff ; An expectation of The stranger/Jean-Paul Sartre ; Ethics and aesthetics in The stranger/Robert Champigny ; Image and symbol in the work of Albert Camus/S. Beynon John ; Notes on the plague ; Exile and the kingdom/Gaetan Picon ; An ambiguous world/Roger Quilliot ; Camus as dramatist/Henry Popkin ; Tribute to Albert Camus/Jean-Paul Sartre). 

[4]Camus and Sartre: Crisis and Commitment, 1972.

[5]Elle devint Professor of French and Women's Studies Emerita à West Chester University(1966-1991).

[6]Philip Thody, Albert Camus: A Study of His Work. New York, Grove, 1957. 

[7]Herbert Lottman, Albert Camus, Le Seuil, trad. Marianne Véron, 1978, 1985, rééd. Le Cherche Midi, 1984.

[8]Arendt, Camus and Modern Rebellion, Yale University Press, 1992.

[9]Camus & Sartre. The story of a Friendship and the Quarrel that Ended it, University of Chicago Press, 2004. 

[10]Cornell University Press, 2010.

[11]John Foley, Albert Camus: From Absurd to Revolt. Montreal: UP of McGill-Queen, 2008.

[12]Albert Camus’ critique of Modernity, University of Missouri Press, 2011.

[13]Albert Camus reconsidered.

[14]Cf. Camus. Des pays de liberté, p. 226-228.

[15]http://cadensa.bl.uk/uhtbin/cgisirsi/?ps=sK3KTXgEsf/WORKS-FILE/84160055/9.

[16]« Camus nietzschéen de gauche, Aron marxiste de droite ? », in Camus et la politique, Actes du Colloque de Nanterre 5-7 juin 1985, Paris, L’Harmattan,1986, p. 227-243. 

[17]The Burden of Responsibility : Blum, Camus, Aron and the French Twentieth Century, Chicago, University of Chicago Press, 1998, VIII-196 p.

[18]Tony Judt, The Burden of Responsibility, 1998, trad. française, La responsabilité des intellectuels : Blum, Camus, Aron, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Essais histoire », 2001.

[19]Olivier Todd, « The System-haters. Three Independent Minds : Blum, Camus, Aron », , January 8, 1999.

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