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CAMUS. Autour de la recherche et des essais (III)

Autour de la recherche et des essais (III) Une lente affirmation de la recherche française

©Vincent Duclert 2020

 

 

Une lente affirmation de la recherche française

 

En relation avec cette forme érudite et réfléchie de l’essai, et découlant du travail scientifique d’établissement des textes s’affirma en France, au tournant des années 1970 une recherche camusienne animée principalement par des littéraires. Celle-ci fut tardive mais soutenue. L’un de ses premiers actes fut en 1981 la soutenance de thèse d’État de Jacqueline Lévi-Valensi, professeur de littérature à l’université de Picardie, placée sous la direction de Marie-Jeanne Durry et de Michel Raimond, la Genèse de l’œuvre romanesque d’Albert Camus. Son auteure avait vécu et enseigné à Alger à partir de 1959 et y demeura après l’indépendance jusqu’à son retour en France en 1965, une expérience qui n’est pas sans lien avec sa vocation. Dans un entretien qui retrace son itinéraire biographique et intellectuel, elle confia avoir été attirée autant par Alger que par Israël. Finalement, des « raisons administratives » décidèrent de la première destination. Alger fut « un lieu déterminant[1] » pour elle. 

Le manuscrit de sa thèse parut dans une version remaniée dans la série des « Cahiers d’Albert Camus » en 2006, sous le titre, Albert Camus ou la naissance d’un romancier, deux ans après la mort de Jacqueline Lévi-Valensi. Entre-temps, elle s’était affirmée comme l’un des principaux spécialistes d’Albert Camus en France, fédératrice d’une communauté de chercheurs qui comprenait notamment Maurice Weyembergh, de l’université libre de Bruxelles, et Pierre-Louis Rey de la Sorbonne nouvelle, auteurs respectivement en 1998 d’Albert Camus ou la Mémoire des origines[2]et en 2000 d’un Camus, une morale de la beauté[3]. Constitués en équipe, ces chercheurs allaient multiplier les travaux scientifiques et les éditions critiques dont la nouvelle édition en quatre volumes des Œuvres complètes dans la bibliothèque de La Pléiade. 

Afin de mieux porter ce mouvement d’étude essentiellement dirigé vers l’apport littéraire d’Albert Camus fut créée en 1982, par Jacqueline Lévi-Valensi et Raymond Gay-Crosier, la Société des études camusiennes[4], toujours active avec l’organisation de colloques, le soutien au travail d’édition des textes et la publication d’un Bulletin. Elle rejoignait une précédente association créée quatre ans plus tôt Lourmarin, les Rencontres méditerranéennes Albert Camus chargée, comme ses statuts le précisent, « de perpétuer le souvenir d’Albert Camus par une meilleure connaissance de son œuvre et de promouvoir toutes les formes de la “culture méditerranéenne” dont l’œuvre d’Albert Camus fait partie intégrante ». Elle organisetoujours des rencontres annuelles à Lourmarin et en assure l’édition des actes. À ces deux institutions se lie une troisième, le Centre Albert Camus d’Aix-en-Provence dépendant de la Bibliothèque Méjanes et adossé au fonds patrimonial qu’elle conserve, communique et valorise avec l’autorisation et l’implication de Catherine Camus[5].

1982 fut aussi l’année du premier colloque d’importance tenu au mois de juin à Cerisy autour d’« Albert Camus, œuvre fermée, œuvre ouverte ? ». Ses actes donnèrent lieu à un volume des « Cahiers d’Albert Camus » en 1985, sous la direction de Raymond Gay-Crosier et Jacqueline Lévi-Valensi. Les colloques se succédèrent dès lors, comme en 1985 avec « Camus et la politique » à l’université de Nanterre[6], ou en 2002 celui qu’organisa la BPI du Centre Beaubourg, les 29 et 30 novembre, sur « Albert Camus et le mensonge », introduit par un extrait de la Lettre à un ami allemand soulignant combien la « nuance » distinguant le mensonge de la vérité est la raison du combat mené contre l’Allemagne : « Nous luttons justement pour des nuances, mais des nuances qui ont l’importance de l’homme même[7]. » La recherche littéraire s’appliqua à élargir les perspectives camusiennes, ainsi au colloque de 2001 tenu au Château de Lourmarin sur « Albert Camus, Jean Grenier, Louis Guilloux : écriture autobiographique et carnets[8] ».

Camus dramaturge ne fut pas oublié, bien au contraire même puisqu’on observe un fort dynamisme des études théâtrales sur son œuvre et sur la notion, qu’il contribua à forger avec ses créations, de « théâtre de l’absurde ». La Passion du théâtre, Camus à la scène né en 2011 d’une entreprise collective de recherche[9], insista sur le metteur en scène, sur son bonheur du jeu et de la direction d’acteurs, sur son besoin de vivre et de créer dans ce monde auquel il ne renonça jamais, qu’il allait même réinvestir davantage avec les propositions que souhaitait lui faire André Malraux au lendemain des fêtes. 

Jacqueline Lévi-Valensi initia un dialogue avec les sciences sociales comme en témoigna le recueil de textes qu’elle composa à la fin de sa vie avec les magistrats, juristes, historien et philosophe du droit Antoine Garapon et Denis Salas, Réflexions sur le terrorisme, Albert Camus[10].

Le dynamisme de la recherche camusienne se traduisit dans l’entreprise du Dictionnaire Albert Camusqui fut publié chez Robert Laffont et que porta le spécialiste Jeanyves Guérin. Paru dans la collection « Bouquins »en novembre 2009 en prévision de la commémoration de sa disparition l’année suivante, il bénéficiait de la contribution de soixante-cinq spécialistes dont beaucoup d’étrangers qui témoignaient des avancées de la recherche en Europe, aux États-Unis, et au JaponSuccesseur de Jacqueline Lévi-Valensi à la tête de la Société des études camusiennes, Agnès Spiquel se chargea avec Alain Schnaffer d’un hommage à cette dernière, Albert Camus : l’exigence morale[11], puis avec Raymond Gay-Crosier de la confection d’un Cahier de l’Herne qui parut en 2013 pour le centenaire de la naissance d’Albert Camus. 

L’apport des historiens, des politistes et des philosophes demeure encore faible, à l’exception du domaine algérien où s’impose l’historien Benjamin Stora. L’étude pionnière de Maurice Weyembergh, travaillant entre la France et la Belgique, n’eut pas de suite. Toutefois est apparu depuis peu un intérêt des politistes, des historiens de la philosophie et des philosophes eux-mêmes interrogeant le champ du politique dont ceux du Centre Raymond Aron du CNRS et de l’École des hautes études en sciences sociales. Y œuvraient des chercheurs comme Perrine Simon-Nahum, auteur en 2010 d’un André Malraux abordé du point de vue des études politiques. Celle-ci encouragea son étudiant Rémy Larue à débuter une thèse sur « morale et politique de la violence chez Albert Camus » qui fut soutenue le 14 juin 2019 à l’EHESS[12]devant un jury nombreux. Sa composition[13]soulignait l’intérêt croissant pour la philosophie politique d’Albert Camus, et pas seulement parmi des milieux de la recherche française. La position de thèse mérite d’être citée in extenso tant elle renseigne sur les chemins d’entrée d’Albert Camus dans les sciences sociales françaises. 

 

Entre révolutions, guerres et autres formes encore, la question de la violence s’est imposée à Camus comme à une grande partie de ses contemporains, soucieux qu’ils étaient de penser une époque particulièrement marquée par ses conséquences concrètes dans le monde. Notre thèse a voulu montrer comment la manière dont Camus aborde ce problème philosophique s’inscrit pleinement dans son époque, d’autres diront dans son « moment », tout en faisant apparaître une certaine originalité. Le premier signe de cette originalité tient, selon nous, dans la façon dont il a construit cette approche et cherché à représenter la violence dans sa diversité. De la bagarre d’enfants à la réalité crue de la guerre et de la révolution, en passant par le suicide ou encore le meurtre, cette diversité tient autant dans les formes évoquées que dans les acteurs dépeints. De cette diversité, nous avons tenté de réunir et d’analyser ce qui constitue, selon nous, une approche morale et politique de la violence, qui émerge notamment à partir de la Seconde Guerre mondiale et de l’expérience de l’écrivain dans les rangs de la Résistance. Une telle esquisse nous a conduit à écarter d’autres formes d’approche comme celle qui pose la question des sources de la violence en tentant de les expliquer ou encore celle qui veut faire le jour sur le caractère naturel de la violence chez l’être humain. Le deuxième signe concerne le contenu de cette approche et les pistes de réflexions voire de prises de positions qu’il y développe. Soucieux de se concentrer sur ce que fait la violence aux êtres humains plutôt que de tenter d’en saisir l’essence, on pourrait résumer les positions de Camus par la formule que l’on replace au cœur de sa démarche : « Ni victimes ni bourreaux ». Toute sa vie, l’écrivain a maintenu le souci d’une continuité dans ses réflexions et ses positions sur la question, alors même qu’il multipliait les canaux d’expression avec autant de genres littéraires pratiqués. A l’aide de la figure de la spirale de la violence politique, nous avons essayé d’analyser en profondeur les éléments constitutifs de cette approche proposant de limiter la violence plutôt que cherchant à l’éradiquer. Sur ce chemin, nous avons trouvé sa volonté de mettre en avant le dialogue, afin d’incarner cette limite aux actes violents, mais aussi la mise à l’épreuve par l’histoire à travers la décolonisation de l’Algérie, véritablement déchirure dans l’œuvre et l’itinéraire intellectuel de Camus.  Notre réflexion se situe dans une perspective d’histoire intellectuelle, c’est-à-dire en se plaçant au carrefour entre l’histoire, la littérature, la philosophie et la science politique. Camus était convaincu que sa création devait avoir pour source principale son expérience. À ce titre, nous avons attaché autant d’importance à sa production littéraire et intellectuelle qu’au contexte qui entourait cette dernière, en prenant soin de toujours rattacher les textes aux événements historiques qui leur servaient de décor, mais aussi aux débats intellectuels qui les nourrissaient.

 

[1]Entretien au journal Mayan, septembre 2003, reproduit dans le Bulletin de la Société des études camusiennes, numéro spécial 73, décembre 2004, « Hommage à Jacqueline Lévi-Valensi (1932-2004) » (http://www.etudes-camusiennes.fr/wordpress/wp-content/uploads/2012/04/bulletin073-dec2004.pdf)

[2]De Boeck Université, 1998. 

[3]Paris, SEDES, 2000. 

[4]Site de la SEC (etudes-camusiennes.fr), et Revue : Présence d’Albert Camus.

[5]L’autorisation de Catherine Camus est requise pour toute consultation/reproduction. 

[6]Actes du Colloque de Nanterre des 5-7 juin 1985, Paris, L’Harmattan,1986. 

[7]Citée dans la présentation du colloque.

[8]Albert Camus, Jean Grenier, Louis Guilloux : écriture autobiographique et carnets, actes des Rencontres méditerranéennes, 2001, Château de Lourmarin, Éditions Folle Avoine, 2003.

[9]La Passion du théâtre : Camus à la scène, sous la direction de Sophie Bastien, Geraldine F. Montgomery et Mark Orme. (Faux titre, 365). Amsterdam: Rodopi, 2011.

[10]Nicolas Philippe Éditeur, 2002. 

[11]Le Manuscrit, 2006. 

[12]Le vendredi 14 juin 2019 à l'EHESS (105 Bd Raspail, 75006 Paris), à 13h30 en salle 8, 

Rémi Larue soutiendra sa thèse de doctorat en Etudes politiques : « "Ni victimes, ni bourreaux" : morale et politique de la violence chez Albert Camus ».

[13]Perrine Simon-Nahum (directrice de thèse), CNRS : Eve Morisi (co-directrice), University of Oxford ;Paul Audi, Université Paris Descartes ; Stéphane Audoin-Rouzeau, EHESS ; Danielle Cohen-Levinas, Université Paris-Sorbonne Paris I ;Judith Revel, Université Paris Nanterre ; Philippe Vanney, université Dokkyo, Japon. 

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