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CAMUS. Autour de la recherche et des essais (IV)

Autour de la recherche et des essais (IV) A l'approche des commémorations

©Vincent Duclert 2020

 

Ailleurs dans le monde 

 

Comme pour la France, les années commémoratives de la naissance et de la mort d’Albert Camus furent l’occasion à l’étranger et de faire connaître voire de stimuler la recherche, et d’amener artistes, intellectuels et grands publics à se rapprocher de l’œuvre d’Albert Camus, construisant de nouvelles postérités mais aussi des contemporanéités renouvelées. 

Pour le vingtième anniversaire de la mort d’Albert Camus, l’article-testament de François Meyer fut traduit par le vénérable quotidien suisse de Zurich, le Neue Zürcher Zeitung[1], se souvenant probablement de la première nationalité de l’auteur. Auparavant était paru en Suisse, à Neuchâtel, l’étude de Nguyen Van Huy intitulée La métaphysique du bonheur chez Camus[2]

Ailleurs dans l’espace francophone se déployaient des travaux individuels ou collectifs sur le « legs Camus », comme l’ouvrage dirigé par Jean-François Payette et Lawrence Olivier en 2004 au Canada, et largement écrit par ces deux enseignants de l’université du Québec, Camus, nouveaux regards sur sa vie et son œuvre[3], choisissant d’explorer les possibles de l’œuvre par l’approche de son mouvement, de la lucidité face à l’absurde (avec Caligula etLe Mythe de Sisyphe) au devoir d’engagement avec L’Homme révolté. Le livre s’ouvrait sur une nouvelle de Jean-François Payette, Un certain 4 janvier 1960... plongé dans l’univers d’Albert Camus.

En 2013, pour le centenaire de sa naissance parurent aux États-Unis d’importantes recherches originales et éditions critiques, celle, pour les premières, deA Life Worth Living: Albert Camus and the Quest for Meaning[4]par l’universitaireRobert Zaretsky déjà auteur d’Albert Camus : Elements of a Life[5], la traduction pour les secondes des Chroniques algériennesassurée par Arthur Golhammer avec un appareil de notes dû à l’historienne Alice Kaplan[6], la même qui, trois ans plus tard, publia une étude d’ampleur sur L’Étranger[7]aussitôt traduite en France[8]

En 2016, pour le soixantième anniversaire de la venue d’Albert Camus aux États-Unis, un festival « Camus: A Stranger in the City » fut organisé dans la ville de New York où il avait accosté en mars 1946 à bord du paquebotOregon[9]. En clôture le 19 avrilau Proshansky Auditorium du CUNY Graduate Center, une lecture d’extraitsde La Mort heureuse et de L’Étrangerpar la chanteuse Patti Smith fut présentée, qui évoqua également l’influence que l’écrivain et philosophe avait exercé sur sa vie et son travail.

La recherche s’affirma aussi bien en Europe, souvent sous la forme de colloques et de collectifs, comme en Italie autour des savoirs de la Méditerranée en 2003[10], en Roumanie sur la postérité et l’actualité de Camus[11], etc.

 

À l’approche des commémorations 

 

En vue de 2010 pour le cinquantenaire de la mort d’Albert Camus et surtout de 2013 pour le centenaire de sa naissance, ce fut une floraison d’ouvrages et d’albums. Y émergent nombre d’essais mais aussi des études spécialisées d’une valeur certaine, des sommes collectives, des éditions et rééditions, et des beaux livres qui donnent à voir autant qu’à lire Albert Camus. Cette économie commémorative a pu être critiquée, notamment parce que s’y greffa un commerce politique qui risqua d’entraîner un rejet de la figure de Camus trop sujette à de telles récupérations. La critique de ces récupérations eut un effet bénéfique en favorisant en retour un réinvestissement sur l’œuvre autant que le penseur. 

La presse déploya ses numéros spéciaux souvent de grande qualité, comme Albert Camus, le dernier des justes, un hors-série de Téléramaet Albert Camus, une pensée au zénith, autre hors-série cette fois du Magazine littéraire parus tous les deux en 2010. En 2013, ce fut au tour du Mondeavec son hors-série « une vie, une œuvre » sur Albert Camus, la révolte et la liberté duMonde. Franck Nouchi pour ce dernier, Gilles Heuré pour Télérama titrèrent sur « Camus, un homme libre ». 

Souvent sollicités pour contribuer à ces albums, les spécialistes publièrent des études érudites où s’affirmait un goût personnel de l’essai, à l’image d’Eve Morisi avec Albert Camus : le souci des autres[12]et de Paul Audi avec Qui témoignera pour nous ? : Albert Camus face à lui-même[13].Ils se regroupèrent dans d’importants projets collectifs menés à bien par leur promoteur, le Dictionnaire Albert Camus dirigé par Jeanyves Guérin avec ses soixante-cinq contributeurs pour 2010[14]Les Cahiers de l’Herne en 2013 forts de cinquante auteurs dirigés par Agnès Spiquel-Courdille et Raymond Gay-Crosier, les deux directeurs des Œuvres complètes dans la collection de la Pléiade achevée en 2008. Cette dernière publication proposait d’importants entretiens éclairant par l’intimité le travail créatif de Camus sur la scène, avec Catherine Sellers, dans l’écriture avec Mette Ivers, l'amour des trois dernières années de sa vie qui fut le témoin de l’avancement du manuscrit du Premier Homme, dressant de lui un portait inédit : « Il était énergique, rêveur, précis, passionné, taciturne, malicieux, secret, moqueur, tragique, théâtral, simple, généreux, glacial, angoissé et gai... » se souvenait-elle. Comme souvent dans les hommages collectifs à Camus, le portrait du penseur inspirant les individus et même les peuples se dessinait par petites touches, cette fois avec l’exemple des Japonais trouvant avec La Peste un soulagement et une force leur permettant de demeurer dans le monde ainsi que l’expliqua l'universitaire Hiroshi Mino en relation avec le séisme de 2011 : « Camus a présenté au moyen de l'allégorie toutes les faces du mal absurde qui surprend l'humanité : guerres, fascismes, fléaux, calamités, catastrophes. C'est pourquoi La Peste a tant touché le cœur des Japonais. »Camus était toujours présent, aidant à penser face aux catastrophes. 

Des beaux livres jamais réalisés sur Albert Camus parurent dans ces années commémoratives, avec de nombreuses photographies inédites, fac-similés de manuscrits et extraits de l’œuvre choisis avec soin. Albert Camus solitaire et solidaire[15]fut préparé pour le cinquantenaire de 2010 par sa fille avec la collaboration de Marcelle Mahasela, responsable du fonds Camus à la bibliothèque d’Aix-en-Provence. Le Monde en partage. Itinéraires d’Albert Camus de 2013 fut également réalisé par Catherine Camus avec Alexandre Alajbegovic et Béatrice Vaillant[16]Albert Camus citoyen du monde également chez Gallimard présente le catalogue de l’exposition d’Aix-en-Provence pour le centenaire de sa naissance, après la saga d’un projet avorté dans la douleur qu’évoque la note suivante : « CAMUS. Des commémorations pleines d’actualité ». 

 

[1]« Albert Camus im Gespräch mit der Judend », Neue Zürcher Zeintung, octobre 1980.

[2]Neuchâtel, 1964.

[3]Camus, nouveaux regards sur sa vie et son œuvre, éditions Presse de l'université du Québec, 2004.

[4]University of Chicago Press, 2013.

[5]Cornell University Press, 2013.

[6]Albert Camus. Algerian Chronicles. Edited by Alice Kaplan. Translated by Arthur Goldhammer. Cambridge, Mass.: Harvard University Press, 2013.

Pierre Bourdieu. Algerian Sketches. Edited and Presented by Tassadit Yacine. Translated by David Fernbach. London: Polity Press, 2013.

[7]University of Chicago Press.

[8]En quête de L’Étranger, Paris, Gallimard. 

[9]« En dehors des cercles intellectuels, l’auteur de L’Étranger, publié en 1942, et rédacteur en chef du journal Combat, lancé clandestinement pendant l’Occupation, est encore méconnu aux Etats-Unis. Son séjour de trois mois à New York, pourtant, contribue à assurer sa réputation aux Etats-Unis—la traduction anglaise de L’Étranger est publiée en grande pompe pendant son séjour—et à y populariser la philosophie existentialiste. Pour marquer le soixante-dixième anniversaire de l’unique voyage de Camus en Amérique, conférences, débats, discussions, lectures, mais aussi projections de films et concerts sont organisés à New York » du 26 mars au 19 avril

[10]Gianfranco Brevetto (dir.), Albert Camus. Mediterraneo e conoscenza, Naples, Ipermedum Libri, 2003. 

[11]Ioan Lascu et alii (dir.), Albert Camus, un écrivain pour notre temps, Craiova, Presses universitaires de Craiova (Roumanie), 2011.

[12]Classiques Garnier

[13]Paris, Verdier, 2013. 

[14]Robert Laffont.

[15]Michel Lafon. 

[16]Gallimard.

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