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CAMUS. Des commémorations pleines d’actualité (I)

Des commémorations pleines d’actualité (I)

©Vincent Duclert 2020

 

 

L’ « affaire du Panthéon »

 

Le 19 novembre 2009, le quotidien Le Monde révélait que le Président de la République Nicolas Sarkozy envisageait de faire transférer les restes d'Albert Camus au Panthéon. Dès le lendemain, son fils Jean Camus déclarait son opposition à cette translation des cendres de son père, se distinguant de sa sœur qui sembla y être favorable. De nombreuses voix protestèrent contre cette intention présidentielle au moment même où Nicolas Sarkozy prônait une « identité nationale » hostile à l’étranger et institutionnalisait cette offensive idéologique dans un ministère du même nom. Voir Camus impliqué dans ce débat et sa mémoire mobilisé au service d’un nationalisme identitaire déplut fortement et beaucoup le firent savoir, à gauche mais aussi à droite. La question était beaucoup moins l’entrée au Panthéon d’une personnalité comme la sienne qu’une démarche de circonstance recherchant des cautions imparables. De fait, Albert Camus risquait d’être rangé à titre posthume parmi ces intellectuels organiques dont il s’était toujours méfié.

Révélée parLeMonde.fr, l’information fut largement traitée dans l'édition papier datée du 21 novembre qui fit sa une sur « Albert Camus au Panthéon ? » accompagné d’un dessin de Plantu très irrévérencieux. Le correspondant du quotidien à Bruxelles exposa le projet élyséen tel qu’il avait été révélé par Nicolas Sarkozy en marge du Conseil européen tandis qu’Olivier Todd , son biographe, s’y opposait avec un argument central : « Il faut garder Camus vivant. Il permet de réfléchir. » 

Face à la levée de boucliers, l’hypothèse fut abandonnée. Mais l’Élysée ne désarma pas complètement en la personne du conseiller politique de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino. En 2013, celui-ci publia Camus au Panthéon. Discours imaginaire[1], au milieu de nouvelles polémiques cette fois liées au projet d’exposition d’Aix-en-Provence que combattait la municipalité. Dans ce débat franco-français sur le Panthéon, une proposition audacieuse émana d’Algérie sous la plume de l’écrivain Yazid Haddar, déclarant le 30 décembre 2009, à quelques jours du janvier 1960, « La place d'Albert Camus est au cimetière d'Alger[2] ».

 

Peut-on dissocier Albert Camus d’Alger ? Peut-on dissocier Albert Camus de l’Algérie ? Impossible ! Sans l’Algérie, Camus aurait-il écrit « L’Étranger » ? Camus est-il algérien ? La réponse dépend de vous et de l’idée que vous vous faites de l’identité. […]

Camus mérite une place dans notre histoire ; qu’on le veuille ou pas, il fait partie de nous. Le nier, me semble-t-il, c’est nier une partie de notre mémoire.

Nous devrions dépasser le Camus politique, quelle que soit sa vision de l’histoire de l’époque, pour lui donner le rôle et l’importance qu’il mérite, en commençant par l’école.

Cependant, sa place n’est pas au Panthéon, elle est parmi les siens, au cimetière qui prédomine la baie d’Alger en accueillant la mer bleue à bras ouverts.

 

Kamel Daoud lui aussi se prononça pour le rapatriement des cendres de Camus en Algérie dans un article du Quotidien d’Oran le 11 novembre 2013 : « Un jour, on l’espère, Camus nous reviendra. On doit pourtant savoir et cesser[3]. » En 2017, il réédita son appel pour le transfert de ses cendres. « Cela scandalisa certains, mais pas tous. Mais je le réclame encore et toujours. Pour les mêmes raisons. Peut-être que l’on remontera des cendres au feu[4] ? »

 

Camus disputé ou les aléas d’un centenaireen France…

 

Dans le cadre de l’opération « Marseille-Provence 2013 Capitale européenne de la culture », une exposition avait été programmée à la fin de l’année à Aix-en-Provence. Intitulée « Albert Camus, l'étranger qui nous ressemble », elle avait été confiée à l’historien Benjamin Stora. Elle devait célébrer dignement le centenaire de la naissance de l'écrivain, « figure de l'homme méditerranéen et journaliste des deux rives, déchiré par les guerres qu'elles se livrèrent, passionné de justice et d'entente », comme l’annonçait le site de Marseille-Provence 2013[5]. Mais la double circonstance d’un événement centré sur un homme que la communauté pied-noir de la ville tenait pour un partisan de l’Algérie indépendante et de la place qu’allait y occuper un autre natif d’Algérie connu pour son militantisme d’extrême gauche et ses positions indépendantistes suscita de vives hostilités pour le projet. 

Une première alerte apparut lorsque Catherine Camus s’inquiéta du retard pris par les organisateurs et regretta qu’une grande exposition Camus n’ait pu se tenir à Marseille même. La réaction de l’héritière d’Albert Camus pointait du doigt en réalité les réticences de plus en plus fortes de la municipalité pour le projet auquel s’opposait sans pudeur des associations comme l'Adimad, son président déclarant par exemple au Monde : « Si jamais Maryse Joissains m'avait demandé mon avis, je lui aurais dit que Benjamin Stora, cet Israélite de Constantine, historien autoproclamé de la guerre d'Algérie et qui soutient les thèses du FLN, est vomi par la communauté des Français d'Algérie [sic][6] » Benjamin Stora fut alors écarté du commissariat de l’exposition par la municipalité. Une pétition d’historien, parmi les plus grands spécialistes de l’Algérie comme Mohammed Harbi et Gilbert Meynier, vint soutenir leur collègue et dénoncer les pressions politiques sur la culture. 

La mairie d'Aix-en-Provence contre-attaqua en annonçant la tenue d’une exposition cette fois intitulée « Albert Camus : l’homme révolté » et placée sous la direction de Michel Onfray. Très médiatique, le promoteur de l’université populaire de Caen avait l’avantage pour la municipalité d’avoir publié L'Ordre libertaire : la vie philosophique d'Albert Camus. Ce dernier se justifia en expliquant « n’avoir accepté le commissariat de cette exposition que dans la mesure où il préludait à la pérennisation de ce travail dans un Musée Albert Camus, ce qui a été accepté par Mme Joissains ». La nouvelle exposition devait proposer « un regard sur les multiples facettes du personnage en élargissant le propos tel qu'il avait été initialement envisagé autour d'une inscription purement historique de sa vie et de son œuvre », explique le communiqué de la communauté du pays d'Aix[7]. L’adjointe à la culture à la mairie d’Aix, Sophie Joissains, précisait au journal Métroque « le précédent projet mettait l'accent sur la confrontation entre l'histoire et la pensée d'un homme. Cette fois, il est question davantage de l'intemporalité et le suivi d'une pensée ». 

La ministre de la Culture riposta à son tour en déclarant que la nouvelle exposition ne bénéficierait ni du label ni des fonds de son ministère et qu’elle ne recevrait pas le label de Marseille-Provence 2013. Aurélie Filippetti estimait que la « vraie belle exposition Camus aurait été l'éclairage de Benjamin Stora, qui est à la fois un admirateur de Camus et le meilleur spécialiste de la guerre d'Algérie. Il partage en plus les mêmes paysages que ceux de Camus, le même paysage mental en tout cas. Ça aurait été remarquable ». Michel Onfray décida alors de renoncer, non sans s’exprimer lui aussi sur « l’affaire ». Il publia une tribune dans Le Nouvel Observateur et parla au Monde en visant clairement les opposants à son projet[8].

Benjamin Stora s’employa alors, par un court essai, à écrire l’histoire telle qu’il l’avait vécue. Son Camus brûlantrédigé avec le documentariste Jean-Baptiste Péretié parut en 2013[9]. Il relatait l’événement de l’exposition avortée et analysait les lignes de force révélées dans la crise à la lumière de sa connaissance fine d’Albert Camus dans la mémoire française de l’Algérie. Les deux auteurs conclurent leur étude sur la vision de Camus écrivain et homme « entre deux rives[10] » et pas seulement celles de la Méditerranée, « homme engagé et écrivain se défiant de l’engagement, social-démocrate et libertaire », etc. Cette position « duelle », paradoxale, que Benjamin Stora et Jean-Baptiste Péretie souhaitèrent qualifier d’“étrangeté”, nous semble caractériser fortement Camus. Pour cette raison même, l’écrivain se retrouve pris dans des logiques qui dénaturent totalement sa volonté de dialogue et d’ouverture ». Et les auteurs de suggérer qu’à l’inverse d’un Camus « matière à polémique », il pourrait au contraire apparaître « comme une figure de réconciliation, en France comme en Algérie », citant comme exemple les rencontres de Guelma de 2013 autour de la dimension universelle de l’œuvre de Camus. Camus peut parler à chacun, par-delà les appartenances nationales, les divisions politiques, les clivages de génération, avec ses livres lus par tous. 

Mais un autre livre vint proposer une interprétation très opposée, loin de la vision d’un Camus rationaliste, républicain, laïc, qui devait beaucoup « à l’école[11] ».Le Figaro organisa un débat entre Benjamin Stora et Henri Guaino le 7 novembre 2013 pour l’anniversaire de la naissance d’Albert Camus. À l’insistance du second déclarant que Camus était inclassable (donc qu’il serait mieux à droite), le premier rappela « quand même, que si Camus est antimarxiste et anti-hégélien, il situe sa critique à partir de la gauche antistalinienne de l'époque. Il ne récusera jamais son appartenance à cette histoire. Camus a été proche de certains milieux anarcho-syndicalistes. Il y a chez lui une sensibilité libertaire dissidente. Il est donc irrécupérable…». Piqué au vif, Henri Guaino rétorqua : « Je ne cherche pas à faire de Camus un homme de droite ! Ce serait absurde. C'est une problématique qui ne m'intéresse absolument pas. Il est irrécupérable pour tout le monde, il transcende les clivages. Sa posture est intellectuelle et morale, elle n'est jamais partisane, ni politicienne. Sa référence à la gauche est plus sociologique que politique, et il refusera toujours d'en être prisonnier. C'est ce qui fait son immense force morale[12]. »

Bien que progressant par les sphères intellectuelles et littéraires toujours actives d’Algérie, la vision d’un Camus figure de réconciliation était aussi vivement attaquée et Benjamin Stora pris à parti par Merdaci Abdellali et Ahmed Bensaada sur le site du Grand Soir[13]. L’historien était critiqué aussi pour son rôle présumé dans l’initiative de la « Caravane Camus » devant sillonner l’Algérie pour commémorer cinquantenaire de sa mort. 

L’ambigüité même du cahier des charges de la « Caravane Camus », qui entendait rendre proches l’écrivain et son œuvre aux jeunes générations de lycéens et d’étudiants d’Algérie, se fixait sur la transmission d’héritages. Il ne s’agissait pas moins, à travers cette manifestation, qui ne fut pas sans écho en France, de se réapproprier le prix Nobel de littérature français, de lui reconnaître son « algérianité », comme l’expliquaient ses promoteurs : « Comment dire que Camus n’est pas Algérien et ne peut être Algérien dans l’Algérie d’aujourd’hui ? Face à ceux qui défendaient une survivance algérienne de l’écrivain pied-noir, qui monopolisaient les colonnes de la presse et les ondes de la radio, il y avait un barrage pour faire entendre un point de vue différent. Mais ce qu’a été Camus, sa vie et son œuvre, ne peuvent effacer cette épreuve du sang, cette longue guerre qui a redonné leur nom et leur dignité aux anciens Indigènes de la colonie. À côté des judicieuses analyses de nos amis Mohamed Bouhamidiet Ahmed Halfaoui, nous avions proposé sur la “Caravane Camus” et sur ses objectifs – strictement algériens – des contributions publiées dans la presse nationale. Ce débat sollicitait la part d’ombre d’une histoire littéraire de la colonie. Nous nous y sommes engagés pour retrouver la mesure d’une pensée, d’une pensée refoulée. »

 

[1]Plon. 

[2]

[3]« Rapatrier un jour les cendres de Camus », Le Quotidien d’Oran, 11 novembre 2013.

[4]

[6]Le Monde. Interrogé par Rue89, l'ex-conseiller à la Culture de la mairie d'Aix, François-Xavier de Peretti, déclara pour sa part : « Une expo sur Camus ne rentre pas dans la vision que la mairie se fait de l'Algérie. Maryse Joissains-Masini finance des associations qui vivent dans le culte de l'Algérie française. Elle ne cache plus sa proximité avec les valeurs du FN. [...] Ça ne colle pas vraiment avec le combat de Camus contre tous les fascismes. »

[7]Cité par L’Express

[8]« Je n'avais encore rien signé, j'économise donc une démission. […] Pas besoin de quitter le bateau, il n'y aura jamais eu que le projet d'y être - mais la compagnie s'avère décidément trop nauséabonde. En France, l'atmosphère intellectuelle est toujours de guerre civile. »

[9]Stock, coll. « Parti pris ». 

[10]Ibid.,p. 106-108. 

[11]Le Figaro.

[12](ibid.). 

[13]  « Camus brûlant » et la controverse algérienne. Réponse à Benjamin Stora, 7 décembre 2013, https://www.legrandsoir.info/camus-brulant-et-la-controverse-algerienne-reponse-a-benjamin-stora.html.

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