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CAMUS. Des commémorations pleines d’actualité (II)

Des commémorations pleines d’actualité (II)

©Vincent Duclert 2020

 

 

Entre écrits et correspondances, des enjeux de connaissance 

 

Ces années commémoratives, si elles nourrirent une intense actualité Camus, n’enfermèrent pas moins la figure de Camus, en Algérie comme en France, dans des discours très clivés, très éloignés de sa pensée. Il convenait alors de redonner à Camus sa liberté par le pouvoir de recherches apaisées et documentées. Cela ne signifiait toutefois pas qu’elles devaient ignorer ces arrières plans nationaux. Le risque de voir Albert Camus devenir un auteur fétiche de la droite conservatrice comme cela était en train de se produire pour George Orwell, incita des chercheurs à déployer des contre-feux à travers des études méthodiques sur son appartenance à la gauche en dépit de sa rupture précoce avec le communisme et de sa critique féroce des impasses du socialisme intellectuel. En 2016, les éditions Indigènes réunirent les Écrits libertaires (1948-1960) d’Albert Camus avec le soutien de sa fille[1]. En 2017, Christian Phéline et Agnès Spiquel-Courdille firent paraître chez Gallimard Camus, militant communiste. Alger 1935-1937[2]. En 2019 fut révélée la correspondance entre Albert Camus et le penseur antifaciste italien Nicolas Chiaromonte. À cet ensemble pouvait s’adjoindre un autre ouvrage pionnier, celui d’Eve Morisi éditant les écrits d’Albert Camus contre la peine de mort, avec des inédits de l’auteur, une préface de Robert Badinter et un essai sur le motif de la peine capitale dans L’Étranger, La Peste, et Le Premier Homme où s'esquisse une « éthique résistante » contre la mise à mort[3].

Parmi les livres et les artistes

 

L’impossible exposition d’Aix-en-Provence n’épuisa pas l’intensité du centenaire de 2013. La commémoration de la naissance d’Albert Camus s’accompagna de la publication de nouveaux livres qui témoignaient d’une modernité retrouvée dans l’héritage d’Albert Camus et de l’intervention d’artistes toujours plus nombreux, penchés sur son œuvre. L’émission de France Culture La Grande Table donna la parole à cinq personnalités évoquant « Camus et moi »[4].

Très présent sur la scène culturelle et intellectuelle française, Eduardo Castillo réunit de son côté vingt signatures françaises[5]en leur posant une unique question : « Pourquoi Camus[6] ? ». Des intellectuels comme Daniel Lindenberg, Denis Salas ou Thierry Fabre, des journalistes comme Macha Séry, de jeunes romancières telles Yahia Belaskriet Nathalie Philippe, des écrivains dont Alexandre Jenni, Jean Rouaud, des artistes parmi lesquels Jacques Ferrandez participaient à l’entreprise. S’inspirant de l’appel d’Albert Camus pour la vérité, « Vivre dans et pour la vérité, la vérité de ce qu'on est d'abord[7] », Eduardo Castillo souligna la clarté de sa langue qui expliquait selon lui, tout autant que le courage de ses idées, son succès présent, notamment chez les jeunes. Daniel Lindenberg et Yahia Belaskriabordèrent la portée politique de la pensée camusienne et sa dimension algérienne.L’ouvrage, associé au Dictionnaire Camus de Jeanyves Guérin, fut au cœur des rencontres de Marseille, au MUCEM, deux jours de rencontres, les 5 et 6 juillet, intitulées, « Pourquoi Camus ? », faisant alterner des rencontres-débats[8], la projection de documentaires[9], et une représentation théâtrale, La Postérité du Soleil, autour de la correspondance René Char-Albert Camus. 

À Aix-en-Provence, une exposition du centenaire fut finalement réalisée par la bibliothèque Méjanes forte de ses archives Camus et de ses liens très étroits avec Catherine Camus. L’initiative s’inscrivait aussi dans une tradition d’événements culturels autour de l’écrivain[10]. Pour 2013, « Albert Camus, citoyen du monde » proposait un parcours ordonné autour des thèmes qui traversent l’œuvre, comme l’amitié, l’amour, la guerre, le royaume. Conçue par une équipe de spécialistes, réalisée par une scénographe, elle poursuivait de l’aveu des auteurs « une seul but : “permettre au public de s’immerger dans la pensée de Camus” ». Autour d’elle gravitaient plusieurs temps forts comme la diffusion du film Vivre avec Camus et une discussion avec son réalisateur Joël Calmettes, une soirée anniversaire le 7 novembre, jour anniversaire de la naissance de Camus avec l’enregistrement en direct de l’émission LaGrandeLibrairiespécial Camus. La performance du rappeur et poète Abd Al Malik, reprenant cinq nouvelles de L’Envers et l’Endroitau théâtre de Cavaillon, rappelait aussi l’intérêt des artistes musicaux pour les textes de Camus. 

S’y ajoutait également, le samedi 14 décembre 2013, une journée d’hommage[11]à la dernière conférence publique d’Albert Camus, donnée devant le public de l’Institut des étudiants étrangers dans la grande salle de cours de l’hôtel aristocratique Maynier-d’Oppède, cinquante-quatre ans plus tôt, le lundi 14 décembre 1959. Cette date faisait écho elle-même à une autre conférence, beaucoup plus connue, celle de Stockholm du 14 décembre 1957 donnée après l’attribution du Prix Nobel.

 

La redécouverte de la dernière conférence publique

 

Au cours de cette journée du samedi 14 décembre 2013 prit place un hommage à cette conférence du 14 décembre 1959, dont se chargea Sophie Doudet, membre de l’équipe scientifique en charge de l’exposition et éditrice de la correspondance Camus-Malraux. Elle l’intitula : « Pour l'honneur de l'esprit ». En l’introduisant, Marcelle Mahasela, à l’époque bibliothécaire responsable du Fonds Camus d’Aix-en-Provence[12], confia qu’il n’existait pas de lien direct entre lui et la ville, « et pourtant si, il y en a un, et nous l’avons découvert il n’y a pas si longtemps d’ailleurs ». Le 14 décembre 1959, « vingt jours avant l’accident qui allait emporter Camus, Camus a donné à Aix-en-Provence sa dernière conférence publique, il la donne à l’Institut pour étudiants étrangers, il l’a fait devant une représentation de trente-huit nationalités, donc vous voyez bien sûr le lien avec le titre de l’exposition », la « dernière conférence publique ». 

Cette conférence était pourtant connue, notamment depuis la biographie d’Herbert Lottman, mais la mention précise qu’il en avait faite[13]était passée inaperçue. L’auteur s’appuyait notamment sur la relation qu’en avait faite un an plus tard dans La Semaine à Aix son principal animateur, le professeur de l’université d’Aix et responsable de la section de philosophie, François Meyer, qui enseignait également en sciences politiques et devant les étudiants étrangers. Si la parole de Camus n’avait pas été enregistrée, en revanche la trace écrite des questions avait été conservée, permettant au philosophe d’écrire un article qui prenait valeur de « testament » comme l’expliqua Sophie Doucet, « la dernière présence de ce que François Meyer appelle ‘une pensée vivante’[14] ». Il savait que les réponses de Camus aux questions des étudiants n’existaient que dans son souvenir et dans celui des personnes présentes, qui risquaient s’estomper, disparaître. Il fallait donc préserver cette mémoire et en elle l’acte de transmission de Camus à ces jeunes venus du monde entier et maintenant, « ce qui nous parvient ». 

Ce qui demeurait de Camus dans ce « testament », insista Sophie Doucet, était d’abord le portrait qu’il livrait de lui-même, d’un « homme public et chaleureux, attentif aux questions », répondant pendant plus de trois heures aux étudiants, se présentant à eux comme « un écrivain français ». François Meyer dit qu’il fut « avec eux », inaugurant un « dialogue », un « partage ». Il y avait aussi une attente pour l’écrivain, le penseur, l’artiste, « et plus que tout un homme, et une fois de plus se cristallise l’idée que chacun porte un Camus en soi, et nous sommes exigeants avec Camus parce que nous portons Camus en nous, parce que son œuvre nous révèle à nous-mêmes, ce qui fait que cette œuvre est lisible par beaucoup ». On attendait de lui, dit Sophie Doucet faisant corps avec le texte de François Meyer, qu’il apporte « un cheminement dans le monde », avançant que « la jeunesse vit avec Camus comme nous vivons avec cette œuvre et avec cet homme ». Enfin, aborda-t-elle, la relation de la dernière conférence par François Meyer révélait des « failles, une fracture qui est sans doute le propre de toute forme d’œuvre à qui on demande d’être sur tous les fronts ». Mais l’œuvre n’était pas tout, elle résultait d’une pensée sur le monde qui rendait son auteur très présent, contraint de ne pas s’enfuir du monde, de le regarder bien à en face et de très près. 

Pendant près d’une heure, au terme d’une journée de conférences, de dialogue et de musique qui accompagnaient l’exposition sur le « citoyen du monde », Sophie Doucet s’employa ainsi à faire revivre l’orateur du 14 décembre 1959, à lui redonner une présence, révélant ces fils ténus et pourtant décisifs par lesquels se transmet un héritage. Il a suffi de la découverte d’un article exhumé des archives et de l’oubli. Cet article, je le connaissais personnellement depuis longtemps, mon oncle qui en était l’auteur me l’avait remis et cette transmission avait décidé d’une vie avec Camus, qui dure toujours. Camus. Des pays de liberté qui paraît le 9 janvier 2020, en livre d’une certaine manière l’histoire.

 

[1]Une première édition avait été réalisée en 2008 chez Egrégores Editions aujourd’hui disparues. 

[2]Christian Phéline, Agnès Spiquel-Courdille, Camus, militant communiste. Alger 1935-1937, suivi d’une correspondance entre Amar Ouzegane et Charles Poncet (1976), Gallimard, 2017.

[3]Paris, Gallimard, 2011. 

[4]« C’est pour célébrer ce centième anniversaire que La Grande Table a élaboré une semaine spéciale intitulée "Camus et moi " : cinq personnalités tout au long de la semaine vont parler de leur rapport à celui qu’il fut pour elles : l'ami, un journaliste, un écrivain, un Algérien ou encore un philosophe » (Jean Daniel, Rogr Grenier, Michel Onfray, Benjamin Stora, Wassyla Tamzali, présenté par Caroline Broué, décembre 2012). 

[5]Eduardo Castillo, Introduction; Jean RouaudEcce Homo ; Jeanyves Guérin
Un écrivain citoyen de notre temps ; Macha Séry,Les commandements du journaliste libre ; Jacques Ferrandez"L'Hôte", condensé de l'oeuvre ; Jean-François MattéiSonate pour un homme bon ; Daniel Lindenberg,Camus politique ;Henri Peña-RuizL'expérience de l'absurde et l'invention du sens Pierre-Louis Rey, Cette simple amitié dont j'ai vécu ; Pierre GrouixCoin neutre ; Hélène RufatEn Méditerranée : trajet mythique camusien ; Thierry FabreLa pensée de midi,Christine Tully-Sitchet,Manhattan-Alger. Lettre imaginaire à Albert Camus ; Philippe DourouxCongédier tout esprit de certitude ; Nathalie PhilippeL'âge d'homme ;Yahia BelaskriCamus et l'Algérie : le retour ; Denis SalasFragments d'une enfance oranaise ; Jean-Louis Saint-YgnanComment lire Le Premier Homme ; Martin FrieyroRéveille-toi Espagne !Eduardo CastilloAlgérie : panser les plaies ou penser les plaies ? ; Alexis JenniLe romancier empêché disparaît en cours de route.

[6]Pourquoi Camus ?, Philippe Rey éditeur, 2013. 

[7]« Vivre dans et pour la vérité, la vérité de ce qu'on est d'abord. Renoncer à composer avec les êtres. La vérité de ce qui est. Ne pas ruser avec la réalité. Accepter son originalité et son impuissance. Vivre selon cette originalité jusqu'à cette impuissance. »

[8]« Camus, un penseur de notre temps? », « Camus et la Méditerranée : Un homme des deux rives ? », « Camus et la création artistique : Héritages, influences et adaptations de l’imaginaire camusien ».

[9]Documentaire « Albert Camus, un combat contre l’absurde » de James Kent ; Documentaire « Albert Camus » de P. Vecchiali.

[10]Après « Les recueils d’Albert Camus, des essais aux nouvelles », et « Albert Camus, les couleurs d’une œuvre »

[11]Le déroulement précis de la journée s’étendant de la matinée à la soirée, ainsi que des photographies des intervenants et de la salle, sont présentés sur le site de la Bibliothèque Méjanes (http://www.citedulivre-aix.com/Typo3/fileadmin/documents/Expositions/centrecamus/05ACCM-14decembre.htm).

[13]Herbert Lottman, p. 667-668.

[14]François Meyer, « Une entretien avec Albert Camus. Aix 14 décembre 1959 »,La Semaine à Aix, n°377-13 janvier 1961.

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